Saisons et environnement peuvent influer sur la longévité

Publié par Michel le 01/10/2012 à 12:00
Source: Université de Montréal - Daniel Baril

La rive sud du Saint-Laurent, ici à la hauteur de l'île d'Orléans, offre un potentiel agricole beaucoup plus important que la rive nord, comme le montre l'étendue des zones cultivées (parcelles rectangulaires). Aux 17e et 18e siècles, la rive sud offrait ainsi des conditions alimentaires favorisant la longévité (La longévité d'un être vivant est la durée de vie pour laquelle il est biologiquement programmé, dans des conditions idéales et en l'absence de maladie ou d'accident. Elle...). Les cercles jaunes représentent les villages fondés avant 1860.
Ce n'est pas de l'astrologie (L‘astrologie est l'ensemble des systèmes de croyances organisés en vue d'obtenir des renseignements sur les phénomènes terrestres à partir de l'observation des phénomènes célestes....): naitre en hiver (L'hiver est une des quatre saisons des zones tempérées.) peut s'avérer, dans certaines conditions environnementales, plus bénéfique pour la longévité que naitre au printemps (Le printemps (du latin primus, premier, et tempus, temps, cette saison marquant autrefois le début de l'année) est l'une des quatre saisons des zones tempérées, précédant l'été et suivant l'hiver. Il...) ou en été. De plus, le fait d'être adapté à un apport alimentaire riche peut se révéler un handicap (On nomme handicap la limitation des possibilités d'interaction d'un individu avec son environnement, causée par une déficience qui...) dans un environnement (L'environnement est tout ce qui nous entoure. C'est l'ensemble des éléments naturels et artificiels au sein duquel se déroule la vie humaine. Avec les enjeux écologiques actuels, le terme environnement tend actuellement à...) pauvre. Ces réalités étaient plus fréquentes dans le Québec du 17e et du 18e siècle (Un siècle est maintenant une période de cent années. Le mot vient du latin saeculum, i, qui signifiait race, génération. Il a ensuite indiqué la durée d'une génération...), mais le phénomène biologique à leur source est toujours à l'oeuvre.

Ce double effet saisonnier et géographique vient d'être illustré par Alain Gagnon, professeur au Département de démographie (La démographie (en grec δημογραφία, de l'ancien grec δήμος = demos signifiant « peuple » et de...) de l'Université de Montréal (L’Université de Montréal est l'un des quatre établissements d'enseignement supérieur de Montréal au Québec. Elle est...). Le chercheur (Un chercheur (fem. chercheuse) désigne une personne dont le métier consiste à faire de la recherche. Il est difficile de bien cerner le métier de chercheur...) a voulu analyser l'effet, sur la longévité, d'un apport alimentaire riche ou pauvre durant la vie (La vie est le nom donné :) intra-utérine ainsi que l'effet de l'environnement alimentaire à l'âge adulte.

Hypothèse de Barker

Alain Gagnon est parti de qui est connu sous le nom d'hypothèse de Barker, qu'on doit à l'épidémiologiste David Barker, de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures)....) de Southampton, en Angleterre (L’Angleterre (England en anglais) est l'une des quatre nations constitutives du Royaume-Uni. Elle est de loin la plus peuplée, avec 50 763 000 habitants (en 2006),...). Le modèle en question prédit que la malnutrition (La malnutrition désigne un état pathologique causé par la déficience ou l'excès d’un ou plusieurs nutriments. L'apport...) de la mère durant la grossesse (La grossesse est le processus physiologique au cours duquel la progéniture vivante d'une femme se développe dans son corps, depuis la conception jusqu'à ce qu'elle puisse survivre hors...) entrainera un risque accru de maladies coronariennes et de diabète (Le diabète présente plusieurs formes, qui ont toutes en commun des urines abondantes (polyurie). Le mot « diabète » vient du grec ancien dia-baïno, qui signifie « passer au...) pour l'enfant à l'âge adulte même si, entretemps, il a bénéficié d'une meilleure alimentation.

"Une carence alimentaire chez la mère va amener le foetus à développer un métabolisme (Le métabolisme est l'ensemble des transformations moléculaires et énergétiques qui se déroulent de manière ininterrompue dans la cellule ou l'organisme vivant. C'est un processus...) adapté à des conditions de disette, fait valoir le professeur pour expliquer ce paradoxe (Un paradoxe est une proposition qui contient ou semble contenir une contradiction logique, ou un raisonnement qui, bien que sans faille apparente, aboutit à une absurdité, ou encore, une situation qui contredit l'intuition commune. Le...). Lorsque les conditions changent, même pour le mieux, le métabolisme de cet individu (Le Wiktionnaire est un projet de dictionnaire libre et gratuit similaire à Wikipédia (tous deux sont soutenus par la fondation Wikimedia).) est alors mésadapté et il est plus à risque de souffrir de maladies coronariennes." C'est ce que le chercheur appelle le "phénotype frugal" (thrifty phenotype).

La conséquence, c'est qu'une personne dotée de ce profil biologique frêle a plus de chances de survivre en contexte (Le contexte d'un évènement inclut les circonstances et conditions qui l'entourent; le contexte d'un mot, d'une phrase ou d'un texte inclut les mots qui l'entourent. Le concept de...) de disette qu'une personne plus en chair et bienportante.

Alain Gagnon a voulu savoir si l'inverse (En mathématiques, l'inverse d'un élément x d'un ensemble muni d'une loi de composition interne · notée multiplicativement, est...) de la théorie (Le mot théorie vient du mot grec theorein, qui signifie « contempler, observer, examiner ». Dans le langage courant, une théorie est une idée ou une connaissance spéculative, souvent basée sur l’observation ou...) de Barker pouvait aussi être vrai: qu'advient-il d'une personne ayant bénéficié d'un riche apport nutritif in utéro - et qui possède donc un "phénotype biologique optimiste" misant sur des ressources abondantes - et qui se retrouve dans des conditions alimentaires plus pauvres? Selon son hypothèse, cette personne devrait avoir d'une longévité amoindrie par rapport à celle qui a connu des conditions de carence avant et après la naissance. Ses travaux ont confirmé que c'est effectivement le cas.

Des deux côtés du Saint-Laurent

Pour y arriver, le chercheur a analysé les données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction d'affaire, d'un événement, etc.) démographiques relatives à 8634 femmes nées au Québec entre 1650 et 1850 ainsi que les relevés agricoles pour la même période.

"Les disettes étaient fréquentes à cette époque et l'apport alimentaire était très contrasté entre les saisons, affirme-t-il. Les enfants nés en hiver sont ceux dont l'apport nutritionnel était optimal durant le dernier trimestre de la gestation (La gestation est un état fonctionnel particulier propre à la femelle de vivipare qui porte son ou ses petits dans son utérus, entre la nidation de l'œuf et la parturition (mise-bas ou accouchement). La...) parce que les ressources agroalimentaires étaient à leur maximum à l'automne (L'automne est l'une des quatre saisons des zones tempérées. Elle se place entre l'été et l'hiver.) après les récoltes. Par contre, naitre au printemps ou en été présentait un risque de carence au cours des derniers mois (Le mois (Du lat. mensis «mois», et anciennement au plur. «menstrues») est une période de temps arbitraire.) de la gestation si la récolte (La Récolte (Countrycide) est le sixième épisode de la série anglaise de science fiction Torchwood.) avait été mauvaise ou l'hiver trop long."

Pour les personnes nées sur la rive sud du Saint-Laurent, les données montrent en effet que le risque de mortalité après 60 ans est 37 % plus élevé si la naissance est survenue au printemps plutôt qu'en hiver et 23 % plus élevé si elle est survenue en été.

Mais pour aller au bout de son hypothèse, il lui fallait comparer les conditions in utéro optimales avec des conditions plus dures à l'âge adulte. La rive sud du Saint-Laurent jouissant d'un environnement géologique beaucoup plus propice à l'agriculture et d'un climat (Le climat correspond à la distribution statistique des conditions atmosphériques dans une région donnée pendant une période de temps donnée. Il se distingue...) plus doux que la rive nord (Le nord est un point cardinal, opposé au sud.), le démographe a pu établir la comparaison recherchée à l'aide d'enfants de mêmes familles dont l'un est allé vivre sur l'autre rive du fleuve (En hydrographie francophone, un fleuve est un cours d'eau qui se jette dans la mer ou dans l'océan – ou, exceptionnellement, dans un désert, comme pour l'Okavango. Il se distingue d'une rivière, qui se jette dans un autre...).

C'est ainsi que son hypothèse se confirme: un individu né sur la rive sud en hiver (phénotype optimiste) et qui est allé vivre sur la rive nord (conditions plus difficiles) faisait face à un risque de mortalité accru de 45 % (soit environ deux ans de vie) par rapport à un autre membre de la même famille demeuré sur la rive sud. Cette longévité diminuée n'est par contre pas observable (Dans le formalisme de la mécanique quantique, une opération de mesure (c'est-à-dire obtenir la valeur ou un intervalle de valeurs d'un paramètre physique, ou plus...) chez les personnes nées sur la rive sud à une autre saison (La saison est une période de l'année qui observe une relative constance du climat et de la température. D'une durée d'environ trois mois (voir le tableau Solstice et Équinoxe ci-dessous), la saison joue un rôle...) que l'hiver (phénotype frugal) et qui sont passées sur la rive nord (conditions difficiles).

"Les effets de l'environnement utérin sur la longévité ne sont donc pas fixés une fois pour toutes à la naissance, mais dépendent aussi de l'environnement dans lequel se passe le reste de la vie", conclut le chercheur.

Un phénomène toujours à l'oeuvre

Aujourd'hui, la constance de notre apport alimentaire quelle que soit la saison a conduit à la disparition de cet effet saisonnier et géographique. Mais selon Alain Gagnon, le phénomène peut encore s'observer au sein de populations qui ont connu deux environnements différents. comme c'est le cas pour plusieurs immigrants.

On sait que la bonne santé (La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité.) est un critère de sélection des immigrants et qu'ils sont, à leur arrivée au pays (Pays vient du latin pagus qui désignait une subdivision territoriale et tribale d'étendue restreinte (de l'ordre de quelques centaines de km²), subdivision de la civitas...), bien souvent en meilleure santé que les Canadiens d'origine. Toutefois, leur état de santé se détériore par la suite et ceux venus de pays plus pauvres sont plus à risque de souffrir de maladies cardiovasculaires. Pour le démographe, ce phénomène pourrait être en partie le résultat d'un phénotype frugal mal adapté à un environnement alimentaire trop riche.

Le chercheur nous met également en garde contre le danger de croire que notre phénotype optimiste est une garantie de longévité. "Advenant une rapide détérioration de notre environnement conduisant à des problèmes d'approvisionnement, ce phénotype ne nous assure de rien; dans de telles conditions, ce sont les individus au phénotype frugal qui seraient les mieux adaptés."

Son étude a été publiée dans le numéro de septembre de l'American Journal of Human Biology.
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