À la rencontre des Cuivas
Publié par Adrien le 19/08/2019 à 08:00
Source: Yvon Larose - Université Laval

Photo: Bernard Arcand
Dans la savane, à l'occasion d'un déplacement migratoire, Bernard Arcand a photographié un jeune père cuiva, arc et flèches en main, et son fils se rendant, avec le reste du groupe, au prochain emplacement où ils s'installeront quelque temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.).
La thèse de doctorat (Le doctorat (du latin doctorem, de doctum, supin de docere, enseigner) est généralement le grade universitaire le plus élevé. Le titulaire de ce grade est le...) de feu (Le feu est la production d'une flamme par une réaction chimique exothermique d'oxydation appelée combustion.) Bernard Arcand, gardée sous scellés à l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études...) Cambridge pendant un demi-siècle, met en lumière (La lumière est l'ensemble des ondes électromagnétiques visibles par l'œil humain, c'est-à-dire comprises dans des longueurs d'onde de 380nm (violet) à 780nm (rouge). La lumière est intimement liée...) un peuple (Le terme peuple adopte des sens différents selon le point de vue où l'on se place.) de chasseurs-cueilleurs nomades de Colombie

Les Cuivas. C'est le titre à la fois simple et évocateur d'un passionnant récit posthume écrit par feu Bernard Arcand, communicateur, essayiste et professeur au Département d'anthropologie de l'Université Laval de 1976 à 2005. En 2008, il était emporté par le cancer (Le cancer est une maladie caractérisée par une prolifération cellulaire anormalement importante au sein d'un tissu normal de l'organisme, de telle manière que la survie de ce dernier est menacée. Ces cellules...). En juin dernier, Lux Éditeur a fait le lancement d'un livre de plus de 360 pages, la version "grand public" de la thèse de doctorat que l'auteur avait consacrée, à la fin des années 1960, à un peuple autochtone de quelques centaines de chasseurs-cueilleurs nomades de Colombie, au nord-ouest (Le nord-ouest est la direction entre les points cardinaux nord et ouest. Le nord-ouest est opposé au sud-est.) de l'Amérique (L’Amérique est un continent séparé, à l'ouest, de l'Asie et l'Océanie par le détroit de Béring et l'océan...) du Sud (Le sud est un point cardinal, opposé au nord.). À partir du premier jet du manuscrit qu'Arcand avait rédigé, son épouse Ulla Hoff, son ami et anthropologue Serge Bouchard et une amie et collègue, Sylvie Vincent, ont finalisé le projet (Un projet est un engagement irréversible de résultat incertain, non reproductible a priori à l’identique, nécessitant le concours et l’intégration d’une grande...) de livre.

Cette thèse, que Bernard Arcand avait soutenue en 1971 à l'Université de Cambridge, en Angleterre (L’Angleterre (England en anglais) est l'une des quatre nations constitutives du Royaume-Uni. Elle est de loin la plus peuplée, avec 50 763 000 habitants (en 2006), qui représentent 83,8% de la...), a ceci de particulier qu'elle n'a pas été publiée du vivant de son auteur, contrairement à la pratique courante.

"Bernard l'avait fait mettre sous scellés à Cambridge, explique la professeure Sylvie Poirier, du Département d'anthropologie. Il craignait que des gens de pouvoir, comme les missionnaires en quête d'âmes à convertir ou les compagnies en quête de ressources naturelles à exploiter, ne s'approprient sa recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par...) et aillent déposséder les Cuivas de leur mode de vie (La vie est le nom donné :) et de leur territoire (La notion de territoire a pris une importance croissante en géographie et notamment en géographie humaine et politique, même si ce concept est utilisé par d'autres sciences...), de leur cosmologie (La cosmologie est la branche de l'astrophysique qui étudie l'Univers en tant que système physique.), de leur identité, en un mot de leur humanité. C'était une position politique et éthique très forte. Courageuse aussi, car la pression (La pression est une notion physique fondamentale. On peut la voir comme une force rapportée à la surface sur laquelle elle s'applique.) du milieu de la recherche universitaire exige la publication de notre thèse pour que l'on voit la qualité de notre travail de recherche. Au Département, mes collègues et moi (Le mois (Du lat. mensis «mois», et anciennement au plur. «menstrues») est une période de temps arbitraire.) comprenions très bien le geste de Bernard."

Bernard Arcand a été le directeur de recherche de Sylvie Poirier lorsque, étudiante, elle travaillait à son mémoire (D'une manière générale, la mémoire est le stockage de l'information. C'est aussi le souvenir d'une information.) de maîtrise (La maîtrise est un grade ou un diplôme universitaire correspondant au grade ou titre de « maître ». Il existe dans plusieurs pays et correspond à différents niveaux selon...) sur les chasseurs-cueilleurs nomades du désert (Le mot désert désigne aujourd’hui une zone stérile ou peu propice à la vie, en raison du sol impropre, ou de la faiblesse des précipitations...) australien.

"Pour sa thèse, Bernard a effectué un travail d'anthropologie classique, souligne-t-elle. Il a passé (Le passé est d'abord un concept lié au temps : il est constitué de l'ensemble des configurations successives du monde et s'oppose au futur sur une échelle des...) environ deux ans chez les Cuivas. Il a tissé des liens de confiance avec eux et appris leur langue. Il a travaillé fort pour les connaître."

Une microsociété en harmonie avec la natureLe doctorant (Un doctorant est un chercheur débutant s'engageant, sous la supervision d'un directeur de thèse, dans un projet de recherche sur une durée variable selon les pays et les statuts, comprenant la rédaction et la soutenance...) québécois a partagé le quotidien des Cuivas, les observant et interagissant avec eux. Il les a vus chasser, pêcher (Le pêcher (Prunus persica (L.) Batsch) est une espèce d'arbre fruitier de la famille des Rosaceae, cultivée pour son fruit comestible, la pêche.) et cueillir des fruits et des légumes. Il les a suivis dans leurs fréquents déplacements migratoires dans la plaine (Une plaine est une forme particulière de relief, c'est un espace géographique caractérisé par une surface topographique plane, avec des pentes relativement faibles. Elle se trouve à basse altitude,...) et en forêt (Une forêt ou un massif forestier est une étendue boisée, relativement dense, constituée d'un ou plusieurs peuplements d'arbres et d'espèces...) tropicale. Résultat: sa recherche doctorale maintenant vulgarisée donne un portrait saisissant d'une microsociété d'autrefois vivant en harmonie avec la nature sauvage.

Au fil des pages, l'auteur décrit notamment une journée dans un campement regroupant 80 personnes. Levés à l'aube, les gens se rendent d'abord à la rivière (En hydrographie, une rivière est un cours d'eau qui s'écoule sous l'effet de la gravité et qui se jette dans une autre rivière ou dans un fleuve, contrairement au...) pour au moins se laver le visage. Ils mangent ensuite les restes du repas de la veille. Puis, des hommes armés d'arcs et de flèches prennent place dans des canots de bois et partent chasser, environ un kilomètre plus loin. Des chiens les accompagnent. Descendus sur la rive, ceux-ci partent à la recherche de gibier. Restés dans les canots, les chasseurs attendent patiemment les animaux qui pourraient s'enfuir en sautant dans la rivière. Deux ou trois heures (L'heure est une unité de mesure  :) plus tard, c'est le retour au campement. Les Cuivas s'attroupent, la nourriture est partagée. Les femmes font cuire la viande. Il y a de la joie dans l'air (L'air est le mélange de gaz constituant l'atmosphère de la Terre. Il est inodore et incolore. Du fait de la diminution de la pression de l'air avec l'altitude, il est nécessaire de pressuriser les cabines des avions et autres...). On bavarde, on parle fort, on rit. On joue (La joue est la partie du visage qui recouvre la cavité buccale, fermée par les mâchoires. On appelle aussi joue le muscle qui sert principalement à ouvrir et fermer la bouche et à mastiquer.) avec les enfants. Tous mangent.

En après-midi, des femmes partent en groupe dans la forêt cueillir des légumes et des fruits. D'autres femmes partent avec leur conjoint pêcher le poisson (Les Poissons sont une constellation du zodiaque traversée par le Soleil du 12 mars au 18 avril. Dans l'ordre du zodiaque, elle se situe entre le Verseau à l'ouest et le Bélier à...) sur la rivière. Ici aussi l'homme (Un homme est un individu de sexe masculin adulte de l'espèce appelée Homme moderne (Homo sapiens) ou plus simplement « Homme ». Par distinction,...) utilise son arc et ses flèches. Au bout de deux heures, les cueilleuses et les pêcheurs rentrent au campement avec deux ou trois paniers de fruits, de même qu'une demi-douzaine de poissons.

La soirée sert à la conversation et à l'éducation des enfants. La journée est passée en revue, on discute des projets du lendemain. L'humour est au rendez-vous. Chacun possède un hamac. Celui-ci sert de lit, mais aussi de chaise, d'appui-tête et de berceuse. Lorsque tous s'endorment, il arrive que le silence de la nuit soit brisé par une ballade plaintive, une mélodie douce et répétitive poussée (En aérodynamique, la poussée est la force exercée par le déplacement de l'air brassé par un moteur, dans le sens inverse de l'avancement.) par un membre du groupe et que tous écoutent avec respect.

La plupart des couples observés par Bernard Arcand donnaient l'impression d'être fortement liés. Hommes et femmes évoluent à l'intérieur de rapports égalitaires. Ils dorment et mangent ensemble (En théorie des ensembles, un ensemble désigne intuitivement une collection d’objets (les éléments de l'ensemble), « une multitude qui peut être comprise comme un tout », comme...), pêchent et visitent les voisins ensemble. Chaque jour (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du Soleil éclairent le ciel. Son début (par rapport à minuit heure...), ils consacrent des heures à se parler et à s'examiner l'un l'autre, notamment pour soigner des égratignures. Complicité, tendresse, amour caractérisent les couples cuivas. Lorsque survient une querelle, elle ne dure pas longtemps. Dans cette société, l'on perçoit le mariage comme un essai. La séparation (D'une manière générale, le mot séparation désigne une action consistant à séparer quelque chose ou son résultat. Plus particulièrement il est employé dans plusieurs domaines :) est envisageable si les liens entre les époux ne sont pas suffisamment forts au bout de six ou dix mois. Avec un premier enfant, les parents deviennent véritablement des adultes.

Le futur anthropologue a observé que les Cuivas changent de campement en moyenne (La moyenne est une mesure statistique caractérisant les éléments d'un ensemble de quantités : elle exprime la grandeur qu'auraient chacun des membres de l'ensemble...) tous les sept jours. Ces déplacements sont habituellement motivés par des raisons alimentaires. Le fruit (En botanique, le fruit est l'organe végétal protégeant la graine. Caractéristique des Angiospermes, il succède à la fleur par transformation du pistil. La paroi de l'ovaire forme le...) qui est la ressource saisonnière principale peut être épuisé. Ou bien, les fruits ne sont pas suffisamment mûrs. Les eaux de la rivière peuvent être trop brouillées, ce qui empêche de voir le poisson (Dans la classification classique, les poissons sont des animaux vertébrés aquatiques à branchies, pourvus de nageoires et dont le corps est le plus souvent couvert...). Règle générale, on change d'emplacement pour manger autre chose.

En deux ans, le groupe étudié est demeuré un maximum de 24 jours au même endroit. Tous s'attendent à partir. Se déplacer n'est pas un saut dans l'inconnu, car l'on connaît la plupart des sites de campement du territoire. En quelques minutes ( Forme première d'un document : Droit : une minute est l'original d'un acte. Cartographie géologique ; la minute de terrain est la carte originale, au crayon, levée sur le terrain. ...), on rassemble les enfants, on plie (Plie [pli] est un nom vernaculaire ambigu désignant en français des poissons plats. Le terme « plie » désigne principalement, en France et en...) les hamacs, on éteint les feux et on ramasse arcs et flèches, balles de corde et objets personnels. Le filage de la corde, qui sert principalement à fabriquer les hamacs, accapare beaucoup le temps des femmes. En savane, le groupe avance en colonne. Les hommes marchent devant, arc et flèches en main (La main est l’organe préhensile effecteur situé à l’extrémité de l’avant-bras et relié à ce dernier par le...). Derrière, les femmes portent hamacs, corde et enfants.

50 ans plus tardUn demi-siècle après le passage de Bernard Arcand, que sont devenus les Cuivas ? Dans le dernier chapitre du livre, l'anthropologue Francisco Ortiz, professeur à l'Université nationale de Colombie, répond à cette question. "La société cuiva a changé à plusieurs égards, écrit-il. Le processus de sédentarisation forcée a profondément transformé le mode de vie et le mode de pensée des Cuivas. Ils ne sont pas disparus, même si leur vie a changé et si leur territoire s'est dramatiquement rétréci." Le territoire, mentionne-t-il, a été envahi notamment par des éleveurs et des cultivateurs, des agro-industriels et des entreprises pétrolières.

Selon lui, la menace de la disparition des Cuivas est toujours présente. "Mais l'espoir reste vivant, poursuit-il, car leur culture (La définition que donne l'UNESCO de la culture est la suivante [1] :), leur langue, leur humour, leurs danses, leurs rapports de solidarité et d'échange persistent et leur donnent la force (Le mot force peut désigner un pouvoir mécanique sur les choses, et aussi, métaphoriquement, un pouvoir de la volonté ou encore une vertu morale « cardinale » équivalent au courage (cf. les articles « force (vertu) » et...) d'exister dans un monde (Le mot monde peut désigner :) où prime l'égoïsme."

Pour Sylvie Poirier, les Cuivas d'autrefois représentaient un exemple extraordinaire de liberté. "On les imaginait à la limite de la survie, alors qu'ils étaient au début de l'abondance, explique-t-elle. Ils étaient plusieurs heures par jour (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du...) dans leur hamac avec le garde-manger à proximité!" En dialogue (Le dialogue est une communication entre deux ou plusieurs personnes ou groupes de personnes. Il doit y avoir au minimum un émetteur et un récepteur. Une donnée émise, c'est le message. Un code, c'est la langue et/ou le jargon. Un...) avec la nature, ce peuple possédait un savoir extraordinaire sur son milieu de vie. Selon elle, les sociétés modernes tireraient avantage à s'inspirer de valeurs qui constituaient la base du fonctionnement social des Cuivas, comme l'absence de compétition, le partage et les rapports de genres égalitaires.

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