Pour protéger votre cerveau, ne soyez pas (trop) aimables

Publié par Isabelle le 15/03/2020 à 14:00
Source: Université de Genève
Grâce à l'imagerie cérébrale, une équipe de l'Université de Genève et des HUG montrent que les personnes âgées au caractère bien trempé sont mieux protégées que les autres contre la maladie d'Alzheimer.

La maladie d'Alzheimer, principale cause de démence (La démence (du latin demens) est une réduction acquise des capacités cognitives suffisamment importante pour retentir sur la vie de la personne et entraîner une perte d'autonomie....) chez les personnes âgées, est une maladie (La maladie est une altération des fonctions ou de la santé d'un organisme vivant, animal ou végétal.) neurodégénérative due à la destruction irréversible des réseaux neuronaux dans certaines structures cérébrales affectant notamment la mémoire (D'une manière générale, la mémoire est le stockage de l'information. C'est aussi le souvenir d'une information.). Si certains facteurs de risque sont connus, comme l'hypertension ou le diabète (Le diabète présente plusieurs formes, qui ont toutes en commun des urines abondantes (polyurie). Le mot « diabète » vient du grec ancien dia-baïno, qui signifie...), le rôle potentiel de facteurs non biologiques commence à émerger. Des scientifiques de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures). Aux...) de Genève (UNIGE) et des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) ont démontré, au travers d'examens par imagerie (L’imagerie consiste d'abord en la fabrication et le commerce des images physiques qui représentent des êtres ou des choses. La fabrication se faisait jadis soit à la main, soit...) cérébrale couplés à des entretiens d'évaluation psycho-cognitive menés pendant plusieurs années sur une cohorte de personnes âgées, que certains traits de personnalité protégeaient les structures cérébrales contre la neuro-dégénérescence.

Ainsi, les personnes peu agréables mais dotées d'une curiosité naturelle et peu conformistes montrent une meilleure préservation des régions du cerveau (Le cerveau est le principal organe du système nerveux central des animaux. Le cerveau traite les informations en provenance des sens, contrôle de nombreuses fonctions du corps, dont la motricité volontaire, et constitue le siège...) qui s'atrophient habituellement, tant dans le vieillissement (La notion de vieillissement décrit une ou plusieurs modifications fonctionnelles diminuant progressivement l'aptitude d'un objet, d'une information ou d'un organisme à assurer ses fonctions.) normal que dans la maladie d'Alzheimer. Ces résultats, à découvrir dans la revue Neurobiology of Aging, mettent en lumière (La lumière est l'ensemble des ondes électromagnétiques visibles par l'œil humain, c'est-à-dire comprises dans des longueurs d'onde de 380nm (violet) à 780nm (rouge). La lumière...) l'importance de prendre en compte la personnalité dans les troubles neuropsychiatriques et ouvrent la voie à des stratégies de prévention (La prévention est une attitude et/ou l'ensemble de mesures à prendre pour éviter qu'une situation (sociale, environnementale, économique..) ne se dégrade,...) plus précises.


Crédit: Getty

Pendant plusieurs décennies, les spécialistes de la maladie d'Alzheimer ont tenté sans succès de mettre au point (Graphie) des vaccins thérapeutiques pouvant réparer les lésions cérébrales dues à l'accumulation de l'amyloïde - une petite protéine (Une protéine est une macromolécule biologique composée par une ou plusieurs chaîne(s) d'acides aminés liés entre eux par des liaisons...) qui, lorsqu'elle s'accumule sous forme de dépôts, peut être néfaste pour le système nerveux (Le système nerveux est un système en réseau formé des organes des sens, des nerfs, de l'encéphale, de la moelle épinière, etc. Il...) central -, et à la destruction de neurones qui en découle. Aujourd'hui, une nouvelle voie d'étude commence à être explorée: serait-il possible de limiter les dégâts en agissant sur des facteurs non biologiques ? Certains individus sont-ils plus protégés que d'autre de par leur personnalité ou leur manière de vivre ? "Entre la destruction des premiers neurones et l'apparition des premiers symptômes, 10 à 12 ans s'écoulent", souligne le professeur Panteleimon Giannakopoulos, psychiatre (Un psychiatre est un médecin spécialisé en psychiatrie et psychothérapie, qui diagnostique, traite et tente de prévenir les maladies...) à la Faculté de médecine (La médecine (du latin medicus, « qui guérit ») est la science et la pratique (l'art) étudiant l'organisation du corps humain (anatomie), son fonctionnement normal (physiologie),...) de l'UNIGE et chef du service des mesures institutionnelles des HUG, qui a dirigé ces travaux. "Pendant longtemps, le cerveau est capable de compenser grâce à des réseaux alternatifs; à l'apparition des premiers signes cliniques, il est hélas souvent trop tard. L'identification de biomarqueurs précoces est donc essentielle pour une prise en charge (La charge utile (payload en anglais ; la charge payante) représente ce qui est effectivement transporté par un moyen de transport donné, et qui donne lieu à un paiement ou...) efficace."

Un suivi de plusieurs années

A cette fin, l'équipe de spécialistes a recruté une importante cohorte de personnes de plus de 65 ans dans une étude longitudinale. Différentes techniques ont été utilisées, dont l'imagerie cérébrale fonctionnelle (En mathématiques, le terme fonctionnelle se réfère à certaines fonctions. Initialement, le terme désignait les fonctions qui en prennent d'autres en...) et structurelle, afin notamment d'évaluer l'accumulation d'amyloïde et le volume (Le volume, en sciences physiques ou mathématiques, est une grandeur qui mesure l'extension d'un objet ou d'une partie de l'espace.) cérébral. L'atrophie de certaines régions du cerveau est en effet l'une des caractéristiques majeures qui précédent la perte de la mémoire et la maladie d'Alzhieimer. "Afin d'avoir l'image la plus complète possible, nous avons décidé de nous pencher sur les déterminants non lésionnels des atteintes cérébrales, c'est-à-dire l'environnement (L'environnement est tout ce qui nous entoure. C'est l'ensemble des éléments naturels et artificiels au sein duquel se déroule la vie humaine. Avec les enjeux écologiques actuels, le terme environnement tend...), la manière de vivre ou encore la psychologie, indique le professeur Giannakopoulos. Nous avons donc effectué des évaluations cognitives et de personnalité." Pour assurer la validité statistique (Une statistique est, au premier abord, un nombre calculé à propos d'un échantillon. D'une façon générale, c'est le résultat de l'application d'une méthode statistique...) de leurs travaux, ils ont utilisé un modèle restrictif pour contrôler les éventuels biais démographiques, socio-économiques ou encore d'antécédents psychiatriques. Au final, 65 personnes - hommes et femmes - ont été examinés plusieurs fois pendant cinq ans.

Un plaidoyer pour l'égoïsme?

Les résultats sont surprenants: les personnes peu agréables, ne craignant pas les conflits et faisant preuve d'un certain anticonformiste voient leur cerveau mieux protégé. De plus, cette protection ne se manifeste pas n'importe où, mais précisément dans les circuits de la mémoire, endommagés par la maladie d'Alzheimer. "L'agréabilité élevée caractérise des personnalités très adaptatives, qui désirent avant tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) être compatibles avec les souhaits des autres, éviter les conflits et chercher la coopération, note le spécialiste. Ceci diffère de l'extraversion. On peut en effet être très extraverti et très peu agréable, comme le sont les personnalités narcissiques par exemple. Le déterminant important est la relation à l'autre: est-ce qu'on s'adapte à l'autre à nos propres dépens?"

L'ouverture d'esprit est aussi importante

Un autre trait de personnalité semble également avoir un effet protecteur, mais de manière moins nette (Le terme Nette est un nom vernaculaire attribué en français à plusieurs espèces de canards reconnaissablent à leurs calottes. Le terme est un emprunt au grec ancien...): l'ouverture à l'expérience. "Sur ce point, la surprise est moindre: on savait déjà que le désir d'apprendre et l'intérêt pour le monde (Le mot monde peut désigner :) qui nous entoure protègent du vieillissement cérébral". Mais pourquoi ? Quels sont les mécanismes biologiques à l'oeuvre ? Pour l'instant (L'instant désigne le plus petit élément constitutif du temps. L'instant n'est pas intervalle de temps. Il ne peut donc être considéré comme une...), cela reste un mystère, que l'équipe genevoise aimerait décrypter, de même que la stabilité de leurs observations (L’observation est l’action de suivi attentif des phénomènes, sans volonté de les modifier, à l’aide de moyens d’enquête et d’étude appropriés. Le plaisir procuré explique la...). En effet, le phénomène perdure-t-il sur des décennies ? Et comment utiliser ces résultats dans une optique (L'optique est la branche de la physique qui traite de la lumière, du rayonnement électromagnétique et de ses relations avec la vision.) de prévention ? "S'il paraît difficile de modifier profondément sa personnalité, surtout à un âge avancé, sa prise en compte dans une optique de médecine personnalisée est essentielle afin de pondérer tous les facteurs de protection et de risque face à la maladie d'Alzheimer. C'est un élément important d'un puzzle complexe", concluent les auteurs.

Contact:
Panteleimon Giannakopoulos - Professeur ordinaire - Département de psychiatrie (La psychiatrie est une spécialité médicale traitant de la maladie mentale ou des maladies mentales. L'étymologie du mot psychiatrie provient du grec psyche (ψυχὴ), qui...), Faculté de médecine UNIGE - Médecin-chef du service des mesures institutionnelles HUG- Panteleimon.Giannakopoulos at unige.ch

Cette recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par extension métonymique, la recherche scientifique désigne également le cadre...) est publiée dans Neurobiology of Aging, DOI: 10.1016/j.neurobiolaging.2020.02.004
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