La parole pourrait être plus ancienne qu'on ne le croyait
Publié par Isabelle le 13/12/2019 à 14:00
Source: CNRS

Depuis 50 ans, la théorie de la "descente du larynx" avance qu'une position basse du larynx est nécessaire pour produire des voyelles différenciées, préalable à l'apparition de la parole. Les singes, qui ont une anatomie (L'anatomie (provenant du nom grec ἀνατομία anatomia, provenant du verbe...) du conduit vocal qui ressemble, pour l'essentiel des articulateurs (langue, mandibule (Chez les vertébrés, la mandibule forme la mâchoire inférieure et s'articule avec le crâne au niveau de l'articulation mandibulaire. C'est elle...), lèvres), à celle des humains, mais avec un larynx (Le larynx est un organe situé au niveau de la gorge. Il est situé après la jonction du pharynx. Il est l'intermédiaire entre le pharynx...) haut, ne pourraient pas produire de vocalisations différenciées. Or, des chercheurs du CNRS (Le Centre national de la recherche scientifique, plus connu sous son sigle CNRS, est le plus grand organisme de recherche scientifique public français (EPST).) et de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures). Aux...) Grenoble Alpes, en collaboration avec des équipes françaises, canadiennes et américaines, montrent dans un article de synthèse à paraître le 11 décembre 2019 dans Science Advances que les singes produisent des proto-voyelles bien différenciées. La production des vocalisations différenciées n'est donc pas une question de variantes anatomiques mais de contrôle (Le mot contrôle peut avoir plusieurs sens. Il peut être employé comme synonyme d'examen, de vérification et de maîtrise.) des articulateurs. Ces travaux laissent à penser que la parole (La parole, c'est du langage incarné. Autrement dit c'est l'acte d'un sujet. Si le langage renvoie à la notion de code, la parole renvoie à celle de corps. La...) pourrait être née bien au-delà des 200 000 ans généralement avancés par les linguistes actuellement.

La parole peut être considérée comme la pierre angulaire de l'espèce (Dans les sciences du vivant, l’espèce (du latin species, « type » ou « apparence ») est le taxon de base de la systématique....) humaine, il n'est donc pas étonnant que deux couples de chercheurs, dans les années 1930-1950, aient testé la possibilité d'apprendre à parler à un chimpanzé (Le terme chimpanzé désigne aujourd'hui deux espèces de grands singes qui forment la tribu des Panines (genre Pan), membres de la famille des Hominidés et de l'ordre des primates . Ces anthropoïdes d'Afrique...) élevé à la maison (Une maison est un bâtiment de taille moyenne destiné à l'habitation d'une famille, voire de plusieurs, sans être considérée comme un immeuble collectif.), en même temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.) et dans les mêmes conditions que leur bébé (L'onomatopée bébé désigne l'être humain en bas-âge. En puériculture on distingue plutôt le nouveau-né (le premier mois), le nourrisson (d'un mois à deux ans) et ensuite la...). Toutes leurs expériences se sont soldées par des échecs. Pour expliquer ce résultat, un chercheur (Un chercheur (fem. chercheuse) désigne une personne dont le métier consiste à faire de la recherche. Il est difficile de bien cerner le métier de chercheur tant les...) américain, Philip Lieberman, va proposer en 1969, dans une longue série d'articles, la théorie (Le mot théorie vient du mot grec theorein, qui signifie « contempler, observer, examiner ». Dans le langage courant, une théorie est une idée ou une...) de la descente du larynx (TDL). En comparant le conduit vocal de l'humain à celui du singe (Un singe (du latin simius, pluriel Simia) est un animal faisant partie du groupe constitué par l'ordre des primates. Parmi les primates, il n'est pas simple de définir à partir de quelle espèce, le terme de singe n'est...), ce chercheur a montré que ces derniers ont un petit pharynx (Le pharynx est un carrefour aéro-digestif entre les voies aériennes (de la cavité nasale au larynx) et les voies digestives (de la cavité buccale ou bouche à l'œsophage). On rencontre également à...), lié à la position haute de leur larynx, alors que pour l'espèce humaine, le larynx est plus descendu. Ce verrou anatomique empêcherait la production de voyelles différenciées, présentes dans la totalité des langues du monde (Le mot monde peut désigner :) et nécessaires pour les langues parlées. Malgré certaines critiques et de nombreuses observations (L’observation est l’action de suivi attentif des phénomènes, sans volonté de les modifier, à l’aide de moyens d’enquête et d’étude appropriés. Le plaisir procuré explique la très grande...) acoustiques en contradiction (Une contradiction existe lorsque deux affirmations, idées, ou actions s'excluent mutuellement.) avec la TDL, celle-ci va être acceptée par la très grande majorité des primatologues.

Or, des articles récents sur les capacités articulatoires des singes ont mis en évidence leur usage (L’usage est l'action de se servir de quelque chose.) possible d'un système de proto-voyelles. En prenant en compte les cavités acoustiques formées par la langue, la mandibule et les lèvres (identiques chez les primates (Les primates (du latin primas, atis signifiant « celui qui occupe la première place ») constituent un ordre au sein des...) et l'humain), ils ont montré que la production de vocalises différenciées n'est pas une question d'anatomie, mais un problème de contrôle des articulateurs. Les données (Dans les technologies de l'information (TI), une donnée est une description élémentaire, souvent codée, d'une chose, d'une transaction d'affaire, d'un événement, etc.) utilisées pour l'établissement de la TDL provenaient en effet de cadavres de sorte qu'elles ne pouvaient pas révéler un tel contrôle.

Cette analyse, menée par des spécialistes pluridisciplinaires du GIPSA-Lab (CNRS/Université Grenoble Alpes /Grenoble INP), en collaboration avec le Laboratoire de psychologie cognitive (CNRS/Aix-Marseille Université), l'Université d'Alabama (USA), le laboratoire d'anatomie de l'université de Montpellier, le Laboratoire de phonétique de l'université du Québec (Canada), le CRBLM de Montréal (Montréal est à la fois région administrative et métropole du Québec[2]. Cette grande agglomération canadienne constitue un centre majeur du commerce, de l'industrie, de la culture, de la finance et des affaires internationales....) (Canada) et le laboratoire d'Histoire naturelle (La démarche d'observation et de description systématique de la nature commence dès l'Antiquité avec Théophraste, Antigonios de Karystos et Pline...) de l'Homme (Un homme est un individu de sexe masculin adulte de l'espèce appelée Homme moderne (Homo sapiens) ou plus simplement « Homme ». Par...) préhistorique (CNRS/Muséum national d'Histoire naturelle /UPVD), ouvre ainsi de nouvelles perspectives: si la naissance de la parole articulée n'est plus dépendante de la descente du larynx, qui a eu lieu il y a environ 200 000 ans, les scientifiques peuvent désormais envisager une émergence de la parole bien antérieure, jusqu'à remonter il y a au moins 20 millions d'années, époque à laquelle vivait notre ancêtre commun (En phylogénie, un ancêtre commun à plusieurs espèces est l'individu le plus proche dans le temps dont descendent toutes les espèces en question....) avec les singes, et qui avait déjà vraisemblablement la capacité de produire des vocalisations contrastées.


Les babouins, élevés en semi-liberté, produisent une dizaine de vocalisations, associées à des situations éthologiques différentes, qui peuvent être considérées comme des proto-voyelles, à l'aube de l'émergence de la parole.
© Laboratoire de psychologie cognitive (CNRS/Aix-Marseille Université)


Anatomie comparée du conduit vocal du babouin (à gauche) et de l'homme moderne (à droite). On retrouve les mêmes articulateurs, avec leurs muscles, os et cartilages, mais chez l'homme le larynx est descendu, augmentant la taille relative du pharynx par rapport à la bouche. L'analyse acoustique (L’acoustique est une branche de la physique dont l’objet est l’étude des sons et des ondes mécaniques. Elle fait appel aux phénomènes ondulatoires et...) des vocalisations des singes montrent que, malgré cette différence anatomique, ils sont capables de produire des "proto-voyelles" différenciées que l'on peut comparer avec les voyelles des langues du monde.
© Laboratoire de psychologie cognitive (CNRS/Aix-Marseille Université) et GIPSA-lab (CNRS/Université Grenoble Alpes)

Bibliographie:
Which way to the dawn of speech: Reanalyzing half a century of debates and data in light of speech science. Louis-Jean Boë, Thomas R. Sawallis, Joël Fagot, Pierre Badin, Guillaume (Guillaume est un prénom masculin d'origine germanique. Le nom vient de Wille, volonté et Helm, heaume, casque, protection.) Barbier, Guillaume Captier, Lucie Ménard, Jean-Louis Heim, Jean-Luc Schwartz. Science Advances, le 11 décembre 2019. DOI: sciadv.aaw3916.

Contact:
- Louis-Jean Boë - Chercheur Université Grenoble Alple (retraité) - louisjean.boe at orange.fr
- Jean-Luc Schwartz - Chercheur CNRS - Jean-Luc.Schwartz at gipsa-lab.grenoble-inp.fr
- Alexiane Agullo - Attachée de presse CNRS - alexiane.agullo at cnrs.fr
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