Inégalité génétique face aux perturbateurs endocriniens
Publié par Adrien le 15/06/2019 à 08:00
Source: Université de Genève
En identifiant les causes génétiques de la susceptibilité aux perturbateurs endocriniens, des chercheurs de l'UNIGE et des HUG mettent en lumière une inégalité fondamentale face à la toxicité induite par ces produits omniprésents dans notre environnement.


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Les phtalates, l'un des perturbateurs endocriniens les plus répandus, sont couramment utilisés par l'industrie dans de nombreux produits en plastique - jouets, vêtements, biberons ou même matériel médical - ainsi que dans des cosmétiques. Si des normes commencent à être imposées pour en limiter l'usage (L’usage est l'action de se servir de quelque chose.), leur effet toxique sur le système endocrinien (Le système endocrinien est composé par l'ensemble des organes (glandes endocrines) qui possèdent une fonction de sécrétion d'hormones tels que :) est inquiétant. En effet, l'exposition des foetus mâles aux phtalates peut avoir des conséquences dévastatrices pour la fertilité (Pour le sens commun, la fertilité désigne à la fin du XXe siècle la capacité des personnes, des animaux ou des plantes à produire une descendance viable et abondante. Le terme...) des futurs (Futurs est une collection de science-fiction des Éditions de l'Aurore.) individus en modifiant les éléments régulateurs de l'expression des gènes responsables de la spermatogénèse. Cependant, nous ne sommes pas tous égaux: des chercheurs de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures). Aux...) de Genève (UNIGE) et des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) montrent que la susceptibilité aux phtalates dépend largement du patrimoine génétique (La génétique (du grec genno γεννώ = donner naissance) est la science qui étudie l'hérédité et les gènes.) de chacun. Ces résultats, à découvrir dans la revue PLOS One, posent la question de la vulnérabilité (En gestion des risques, la vulnérabilité d'une organisation ou d'une zone géographique est le point faible de cette organisation pouvant être...) individuelle ainsi que de la possible transmission aux générations futures de modifications épigénétiques qui auraient normalement dû s'effacer au cours du développement foetal.

Ariane Giacobino, chercheuse au Département de médecine (La médecine (du latin medicus, « qui guérit ») est la science et la pratique (l'art) étudiant l'organisation du corps humain...) génétique et développement de la Faculté de médecine de l'UNIGE et médecin-adjointe agrégée au Service de génétique des HUG, est une spécialiste de l'épigénétique (l'étude des éléments modifiant l'expression des gènes). En 2015, elle avait observé, en comparant deux groupes de souris (Le terme souris est un nom vernaculaire ambigu qui peut désigner, pour les francophones, avant tout l’espèce commune Mus musculus, connue aussi comme...), une sensibilité très différente (En mathématiques, la différente est définie en théorie algébrique des nombres pour mesurer l'éventuel défaut de dualité d'une application...) aux phtalates, l'un des perturbateurs endocriniens les plus répandus. "Nous avons exposé des femelles gestantes à des doses de phtalates et étudié, chez leurs descendants mâles, la concentration et la qualité des spermatozoïdes. Or, si un groupe présentait une très mauvaise qualité du sperme, l'autre groupe, pourtant exposé aux mêmes doses, s'en sortait sans dommage", explique Ariane Giacobino. Pourquoi une telle différence ?

Les chercheurs ont passé (Le passé est d'abord un concept lié au temps : il est constitué de l'ensemble des configurations successives du monde et s'oppose au futur sur une échelle des temps centrée sur le présent. L'intuition du...) en revue les possibles causes épigénétiques et génétiques, afin de déterminer où se situait la différence entre les deux groupes. Ils ont étudié la totalité des variations de l'épigénome et du génome (Le génome est l'ensemble du matériel génétique d'un individu ou d'une espèce codé dans son ADN (à l'exception de certains virus dont le génome est porté par des...) de ces deux groupes de souris.

Des modifications épigénétiques qui se transmettent

Les scientifiques ont administré aux deux groupes de souris une dose de phtalate pendant 8 jours entre 8 et 18 jours de gestation (La gestation est un état fonctionnel particulier propre à la femelle de vivipare qui porte son ou ses petits dans son utérus, entre la nidation de...). Ludwig Stenz, maître-assistant au Département de médecine génétique et développement de la Faculté de médecine de l'UNIGE et premier auteur de ces travaux, résume leurs résultats: "Nous avons étudié les variations épigénétiques et génétiques dans des portions précises du génome, situées au voisinage (La notion de voisinage correspond à une approche axiomatique équivalente à celle de la topologie. La topologie traite plus naturellement les notions globales comme la continuité qui s'entend...) des gènes liés à la spermatogénèse. Cela nous a permis de mettre au jour (Le jour ou la journée est l'intervalle qui sépare le lever du coucher du Soleil ; c'est la période entre deux nuits, pendant laquelle les rayons du Soleil éclairent le ciel. Son début (par rapport à minuit heure locale) et sa...) le mécanisme épigénétique exact à l'oeuvre modulant à la hausse ou à la baisse l'expression des gènes, et donc influant sur la qualité et la mobilité des spermatozoïdes."

Les chercheurs ont ainsi identifié, dans le génome des souris vulnérables aux phtalates, des sites de liaison hormonaux qui ne sont pas présents dans le groupe résistant. C'est probablement là que se fixent les perturbateurs endocriniens qui peuvent alors inactiver les gènes concernés. L'autre groupe présente quant à lui un site de liaison d'une protéine (Une protéine est une macromolécule biologique composée par une ou plusieurs chaîne(s) d'acides aminés liés entre eux par des liaisons peptidiques. En général, on parle...) dans son génome qui, au contraire, augmente la production d'éléments protecteurs.

De plus, les chercheurs ont observé un phénomène inquiétant: non seulement l'effet épigénétique des phtalates empêche les gènes de la spermatogénèse de s'exprimer correctement, mais de plus, l'effacement épigénétique normalement présent entre les générations semble ne plus se faire complètement (Le complètement ou complètement automatique, ou encore par anglicisme complétion ou autocomplétion, est une fonctionnalité informatique permettant à...) sur les deux générations suivant l'exposition de l'individu (Le Wiktionnaire est un projet de dictionnaire libre et gratuit similaire à Wikipédia (tous deux sont soutenus par la fondation Wikimedia).).

Et chez l'être humain ?

Cette étude, financée par le Centre suisse de toxicologie humaine (SCAHT), va maintenant se prolonger sur des cohortes d'hommes en Suisse, exposés aux phtalates. "Nous n'avons à l'heure (L’heure est une unité de mesure du temps. Le mot désigne aussi la grandeur elle-même, l'instant (l'« heure qu'il est »), y compris en sciences (« heure...) actuelle aucun moyen de savoir dans quelle mesure nous sommes- individuellement ou en termes de population - génétiquement susceptibles ou non à ces perturbations épigénétiques, souligne Ariane Giacobino. Nous voulons avoir une idée de la proportion de personnes vulnérables à chaque produit. En termes normatifs, la dimension (Dans le sens commun, la notion de dimension renvoie à la taille ; les dimensions d'une pièce sont sa longueur, sa largeur et sa profondeur/son épaisseur, ou bien son diamètre si c'est une...) épidémiologique devrait aussi être prise en compte, ainsi que les possibles effets transgénérationnels. En effet, si 95% de la population est vulnérable ou si seulement 5% le sont, la question pourrait se poser différemment. De plus, la dimension régionale et ethnique devrait peut-être être prise en compte."
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