Comment les cartes du savoir modèlent l'histoire des sciences
Publié par Redbran le 12/05/2019 à 14:00
Source: Université de Genève
De Platon à Piaget, ce sont 25 siècles d'histoire que retrace un chercheur de l'UNIGE à travers les frontières mouvantes qui séparent les disciplines scientifiques.


Ce disque en carton faisait partie d'un dispositif combinatoire visant à inventorier les connaissances humaines, imaginé au 13ème siècle (Un siècle est maintenant une période de cent années. Le mot vient du latin saeculum, i, qui signifiait race, génération. Il a ensuite indiqué la durée d'une génération humaine et...) par le savant majorquin Ramon Llull. (Ramon Llull, "Arbor Generalissima Scientiarum", manuscrit R.8363.57v (daté de 1586) conservé à la Bibliothèque Nationale d'Espagne)

Quand la biologie (La biologie, appelée couramment la « bio », est la science du vivant. Prise au sens large de science du vivant, elle recouvre une partie des...) est-elle apparue ? L'astronomie (L’astronomie est la science de l’observation des astres, cherchant à expliquer leur origine, leur évolution, leurs propriétés physiques et chimiques. Elle ne doit pas être confondue avec la...) relève-t-elle des mathématiques (Les mathématiques constituent un domaine de connaissances abstraites construites à l'aide de raisonnements logiques sur des concepts tels que les nombres, les figures, les structures et les transformations. Les...) ou des sciences empiriques ? De tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) temps (Le temps est un concept développé par l'être humain pour appréhender le changement dans le monde.), l'Homme (Un homme est un individu de sexe masculin adulte de l'espèce appelée Homme moderne (Homo sapiens) ou plus simplement...) a tenté d'inventorier et de systématiser ses connaissances, en dressant de véritables "cartes du savoir". Or, les frontières entre les disciplines se sont déplacées: de nouvelles sciences sont apparues, tandis que d'autres ont au contraire sombré dans l'oubli. Un chercheur (Un chercheur (fem. chercheuse) désigne une personne dont le métier consiste à faire de la recherche. Il est difficile de bien cerner le métier de chercheur tant les domaines de...) de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission (études supérieures). Aux...) de Genève (UNIGE) a analysé la façon dont 91 savants - de Platon à Piaget - ont pensé et réécrit tour à tour la table des matières du savoir humain, brossant à chaque fois le portrait d'une époque. Ses recherches sont accessibles sur un site participatif.

Dans la hiérarchie des sciences, les mathématiques n'ont pas toujours tenu le haut du pavé (Un pavé est un bloc de forme cubique ou parallélépipédique en pierre ou en béton utilisé dans le domaine de la construction pour le revêtement de sols ou de chaussées par pavage. Il existe également des pavés en bois. Les voies romaines...). Avant le XVIIe siècle, elles sont encore peu considérées, et ce sont la théologie et la philosophie qui trônent au sommet des connaissances humaines: les anciennes cartes disciplinaires et autres "arbres du savoir" qui nous sont parvenus, hiérarchisés de façon pyramidale, sont là pour en témoigner. Des arborescences successives, dessinées à des époques différentes par les savants eux-mêmes, et qu'on peut aujourd'hui découvrir sur le site imaginé par Raphaël Sandoz, post-doctorant au Global Studies Institute (GSI) de l'UNIGE et spécialiste de l'histoire des disciplines. Doté d'outils participatifs qui permettent à tout un chacun de compléter les sources, d'enrichir les définitions ou de proposer de nouvelles cartes, ce projet (Un projet est un engagement irréversible de résultat incertain, non reproductible a priori à l’identique, nécessitant le concours et l’intégration d’une grande...) est l'aboutissement de trois années de recherches menées à Oxford et Chicago (Chicago est une mégapole des États-Unis, située dans la partie nord du Middle West, à 1 280 kilomètres à l'ouest de New York et à plus de 3 200 kilomètres au nord-est de Los...) avec le soutien du Fonds national suisse (FNS).

L'astronomie, entre observation et mathématiques

Chacune des cartes du savoir présentées sur le site est accompagnée non seulement d'une bibliographie renvoyant aux sources et à la littérature secondaire, mais aussi de définitions que les savants ont donné de certaines disciplines. Un outil (Un outil est un objet finalisé utilisé par un être vivant dans le but d'augmenter son efficacité naturelle dans l'action. Cette augmentation se traduit par la simplification des actions...) de recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par extension métonymique, la recherche scientifique...) dédié permet ainsi de suivre la façon dont une même discipline a été redéfinie au cours des siècles. "A la fin du XVIe siècle, explique le chercheur, une rupture s'opère avec le philosophe anglais Francis Bacon. Au lieu d'organiser les sciences selon leur objet (De manière générale, le mot objet (du latin objectum, 1361) désigne une entité définie dans un espace à trois dimensions, qui a une fonction précise, et...) d'étude, il se concentre sur les facultés mentales qu'elles mobilisent et les classifie selon qu'elles font appel à la mémoire (D'une manière générale, la mémoire est le stockage de l'information. C'est aussi le souvenir d'une information.) (l'histoire), à l'imagination (la poésie) ou à la raison (la philosophie, incluant la plupart des sciences de la nature)."

L'étude de certains phénomènes aujourd'hui regroupés dans une seule et même science (La science (latin scientia, « connaissance ») est, d'après le dictionnaire Le Robert, « Ce que l'on sait pour l'avoir appris, ce que l'on tient pour...), telle que l'astronomie, était à cette époque distribuée entre des catégories disciplinaires distinctes. L'étude des planètes appartenait ainsi au domaine de la philosophie naturelle, car leur orbite (En mécanique céleste, une orbite est la trajectoire que dessine dans l'espace un corps autour d'un autre corps sous l'effet de la gravitation.) est régulière et leurs mouvements peuvent être prédits par la raison, alors que l'étude des comètes relevait de l'histoire naturelle (La démarche d'observation et de description systématique de la nature commence dès l'Antiquité avec Théophraste, Antigonios de Karystos et Pline...) en raison de leur comportement imprévisible. Encore au XIXe siècle, une distinction est opérée entre l'uranologie, un discours qualitatif sur les astres basé sur l'observation, et l'astronomie proprement dite, fondée sur les mathématiques et impliquant des calculs prédictifs.

Mais quand donc est née l'informatique ?

Définir la date d'émergence d'une discipline est un exercice complexe. L'informatique par exemple n'est manifestement pas née au moyen âge, même si certaines pratiques médiévales ont pu anticiper déjà une forme rudimentaire de pensée algorithmique (L'algorithmique est l’ensemble des règles et des techniques qui sont impliquées dans la définition et la conception d'algorithmes,...): "Dès le XIIIe siècle, le philosophe et mathématicien (Un mathématicien est au sens restreint un chercheur en mathématiques, par extension toute personne faisant des mathématiques la base de son activité principale. Ce terme recouvre une large palette...) majorquin Ramon Llull crée avec des disques en carton un dispositif combinatoire que d'aucuns qualifient, sans doute de façon un peu abusive, d'ancêtre de l'ordinateur (Un ordinateur est une machine dotée d'une unité de traitement lui permettant d'exécuter des programmes enregistrés. C'est un...)", remarque Raphaël Sandoz. La biologie quant à elle n'apparaît que tardivement en tant que science autonome du vivant, même si les plantes et les animaux ont étés étudiés méthodiquement au moins depuis Aristote (Aristote (en grec ancien Ἀριστοτέλης / Aristotélês) est un philosophe grec né à Stagire (actuelle Stavros) en Macédoine (d’où...) dans le cadre d'une "histoire naturelle" essentiellement descriptive. Ce n'est qu'au XIXe siècle qu'un changement de statut disciplinaire s'opère, lorsque les savants parviennent à dégager des lois générales applicables au vivant.

De mystérieuses disciplines disparues

À l'inverse (En mathématiques, l'inverse d'un élément x d'un ensemble muni d'une loi de composition interne · notée multiplicativement, est un élément y tel que x·y = y·x = 1, si 1 désigne...), certaines disciplines scientifiques ont complètement (Le complètement ou complètement automatique, ou encore par anglicisme complétion ou autocomplétion, est une fonctionnalité informatique permettant à l'utilisateur de limiter la quantité d'informations qu'il...) disparu. Au XVIe siècle, le polymathe anglais John Dee recense ainsi au nombre (La notion de nombre en linguistique est traitée à l’article « Nombre grammatical ».) des branches du savoir la pneumatithmie (qui étudie les interactions entre l'eau (L’eau est un composé chimique ubiquitaire sur la Terre, essentiel pour tous les organismes vivants connus.), l'air (L'air est le mélange de gaz constituant l'atmosphère de la Terre. Il est inodore et incolore. Du fait de la diminution de la pression de l'air avec l'altitude, il est...), le feu (Le feu est la production d'une flamme par une réaction chimique exothermique d'oxydation appelée combustion.) et la fumée), l'hélicosophie (l'art de tracer les spirales) ou encore la thaumaturgie (l'étude scientifique (Un scientifique est une personne qui se consacre à l'étude d'une science ou des sciences et qui se consacre à l'étude d'un domaine avec la rigueur et les méthodes scientifiques.) des miracles). Quant aux disciplines qui nous sont plus familières, elles étaient souvent catégorisées jadis d'une façon pouvant aujourd'hui surprendre. Au début du XIXe siècle, un autre savant britannique, Jérémy Bentham, classe la chimie (La chimie est une science de la nature divisée en plusieurs spécialités, à l'instar de la physique et de la biologie avec lesquelles elle partage des...) et la mécanique (Dans le langage courant, la mécanique est le domaine des machines, moteurs, véhicules, organes (engrenages, poulies, courroies, vilebrequins, arbres de transmission, pistons, ...), bref, de tout ce qui produit ou...) parmi les sciences "anthropurgoscopiques" (dont l'objet est façonné par l'Homme), qu'il distingue des sciences de la nature proprement dites, qualifiées de "physiurgoscopiques". Il forge même l'adjectif "aneunomotheticoscopique" pour qualifier les disciplines administratives.

Étudier la classification des savoirs et son évolution à travers le temps permet ainsi de comprendre comment une nouvelle discipline émerge et acquière sa légitimité scientifique, tout en rendant perceptible l'influence des frontières disciplinaires - constamment redessinées autour (Autour est le nom que la nomenclature aviaire en langue française (mise à jour) donne à 31 espèces d'oiseaux qui, soit appartiennent au genre Accipiter, soit constituent les 5 genres Erythrotriorchis,...) des différents domaines de la recherche - sur le contenu de celle-ci. Genève a d'ailleurs joué un rôle important dans ce domaine: à la fin du XIXe siècle, l'UNIGE hébergeait même une chaire de "méthode et classification des sciences", occupée par le professeur Adrien Naville qui en avait fait une discipline à part entière.

Contact chercheur:
Raphaël Sandoz - Post-doctorant Global Studies Institute (GSI)
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