Le chat sauvage menacé par son cousin domestique

Publié par Adrien le 01/10/2020 à 09:00
Source: Université de Genève
Un remplacement génétique irréversible des chats sauvages du Jura suisse par les chats domestiques est prédit si aucune mesure préventive n'est prise.

Le chat sauvage d'Europe (Felis silvestris), ou chat des forêts, pourrait disparaitre d'ici 200 à 300 ans.
© UNIGE/ Claudio Quilodran

Dans les montagnes du Jura, les chats sauvages européens considérés comme éteints il y a une cinquantaine d'années ont depuis recolonisé une partie de leur ancien territoire (La notion de territoire a pris une importance croissante en géographie et notamment en géographie humaine et politique, même si ce concept est utilisé par d'autres sciences humaines. Dans le dictionnaire de...). Cette recrudescence dans une zone occupée par des chats domestiques s'est accompagnée de croisements génétiques entre les deux espèces. L'hybridation entre les organismes sauvages et domestiques est connue pour mettre en danger le patrimoine génétique (La génétique (du grec genno γεννώ = donner naissance) est la science qui étudie l'hérédité et les gènes.) des espèces sauvages. Dans une étude à lire dans la revue Evolutionary applications, une équipe de biologistes de l'Université de Genève (L'université de Genève (UNIGE) est l'université publique du canton de Genève en Suisse. Fondée en 1559 par Jean Calvin, sous le nom d'Académie de Genève, comme un séminaire théologique et...) (UNIGE), en collaboration avec l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa...) de Zürich et celle d'Oxford au Royaume-Uni, a modélisé les interactions entre les deux espèces pour projeter l'avenir du chat (Le chat domestique (Felis silvestris catus) est un mammifère carnivore de la famille des félidés. Il est l’un des principaux animaux de compagnie et compte aujourd’hui une...) sauvage sur les reliefs du Jura helvétique. Les différents scénarios modélisés montrent que d'ici 200 à 300 ans -soit une période très courte à l'échelle de l'évolution-, l'hybridation conduira à un remplacement génétique irréversible des chats sauvages et à l'impossibilité de les distinguer de leurs cousins domestiques, comme c'est déjà le cas en Écosse et en Hongrie.

Le chat sauvage d'Europe (L’Europe est une région terrestre qui peut être considérée comme un continent à part entière, mais aussi comme...) (Felis silvestris), autrefois très répandu, a été victime à la fois de chasses intensives au cours des 19e et 20e siècles et de déforestations massives qui ont réduit son habitat naturel, menant à sa disparition dans certaines régions d'Europe. En Suisse, il a été considéré comme pratiquement éteint, sans aucune trace (TRACE est un télescope spatial de la NASA conçu pour étudier la connexion entre le champ magnétique à petite échelle du Soleil et la géométrie du plasma coronal, à travers des images haute...) de sa présence pendant 25 ans, de 1943 à 1968. Grâce à une loi fédérale de 1962, le chat sauvage a recolonisé la chaîne (Le mot chaîne peut avoir plusieurs significations :) du Jura, où il côtoie notamment des chats domestiques (Felis catus). Bien que considérés comme deux espèces, ou sous-espèces différentes, les chats sauvages et les chats domestiques peuvent se croiser et avoir des chatons hybrides et fertiles, donc ayant le génome (Le génome est l'ensemble du matériel génétique d'un individu ou d'une espèce codé dans son ADN (à l'exception de certains virus dont le génome est porté...) des deux espèces et pouvant donner naissance à une progéniture portant les gènes recombinés des deux espèces. Ces hybridations constituent une nouvelle menace pour le chat sauvage, puisqu'elles conduisent à des transferts de gènes selon un mécanisme connu sous le nom d'introgression génétique. Ce mécanisme peut conduire rapidement à la dissémination des gènes de l'espèce (Dans les sciences du vivant, l’espèce (du latin species, « type » ou « apparence ») est le taxon de base de la systématique. L'espèce est...) la plus abondante dans le génome de l'espèce rare, aboutissant à l'extinction (D'une manière générale, le mot extinction désigne une action consistant à éteindre quelque chose. Plus particulièrement on retrouve ce terme dans plusieurs domaines :) du chat sauvage.

Lors d'études précédentes, des scientifiques de l'UNIGE et de l'Université de Zurich ont démontré une introgression plus importante du génome du chat sauvage par des gènes du chat domestique que l'inverse (En mathématiques, l'inverse d'un élément x d'un ensemble muni d'une loi de composition interne · notée multiplicativement, est un élément y tel que x·y = y·x = 1, si 1...). Grâce à des modèles de simulations bioinformatiques prenant en compte des caractéristiques écologiques et génétiques, l'expansion non seulement démographique, mais aussi territoriale des chats sauvages au cours des 50 dernières années a été identifiée comme la cause la plus probable des introgressions observées, en accord avec les observations (L’observation est l’action de suivi attentif des phénomènes, sans volonté de les modifier, à l’aide de moyens d’enquête et d’étude appropriés. Le plaisir procuré...) sur le terrain. Il a été estimé qu'environ 5 à 10 % des contacts entre chats sauvages et domestiques ont donné naissance à des chatons hybrides. Suite à ces découvertes, le modèle informatique (L´informatique - contraction d´information et automatique - est le domaine d'activité scientifique, technique et industriel en rapport avec le traitement automatique de l'information par des machines telles que les...) a été affiné afin de réaliser des projections et définir le degré (Le mot degré a plusieurs significations, il est notamment employé dans les domaines suivants :) d'urgence pour intervenir et préserver cette espèce.

L'arrêt des croisements comme seule issue

Les facteurs variables du modèle incorporés dans cette nouvelle publication, dont Mathias Currat, Maître d'enseignement (L'enseignement (du latin "insignis", remarquable, marqué d'un signe, distingué) est une pratique d'éducation visant à développer les connaissances d'un élève par le biais de communication verbale et...) et de recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques. Par extension métonymique, la recherche scientifique...) au Départment de génétique et évolution de l'UNIGE, est le dernier auteur, sont le taux d'hybridation, la compétition pour les ressources dans l'environnement (L'environnement est tout ce qui nous entoure. C'est l'ensemble des éléments naturels et artificiels au sein duquel se déroule la vie humaine. Avec les enjeux écologiques actuels, le terme...) et la taille des populations. Quel que soit le scénario proposé en jouant sur ces variables, une très forte introgression du génome du chat domestique dans le génome du chat sauvage est prédite. Mathias Currat met en garde en ajoutant qu'"elle est la plus forte avec des tailles de population comparables à celles d'aujourd'hui, mais reste très importante même en considérant des conditions plus favorables au chat sauvage comme l'augmentation de sa population ou un avantage compétitif sur le chat domestique dans les régions où ils coexistent". Pour sa part, Juan Montoya-Burgos, directeur de laboratoire au Département de génétique et évolution et co-auteur de l'étude, avertit que "le modèle aboutit à un remplacement génétique irréversible menant, à terme, à la disparition du chat sauvage. Seul l'arrêt du croisement entre les deux espèces prédit la conservation de l'espèce sauvage".

Agir rapidement

Le chat sauvage reste donc une espèce menacée malgré les signes positifs de son expansion récente. Le modèle dynamique (Le mot dynamique est souvent employé désigner ou qualifier ce qui est relatif au mouvement. Il peut être employé comme :) proposé dans cette étude qui combine la croissance démographique et spatiale des populations de chats sauvages permet des projections sur l'avenir de cette espèce. Selon les différents scénarios évoqués, les chats sauvages seront assimilés aux chats domestiques d'ici seulement 200 à 300 ans, comme c'est déjà le cas en Écosse et en Hongrie. "Un événement d'hybridation a proportionnellement beaucoup plus d'impact dans la population de chats sauvages constituée de quelques centaines d'individus que dans la population domestique qui dépasse le million (Un million (1 000 000) est l'entier naturel qui suit neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf (999 999) et qui précède un...) d'individus en Suisse", précise Mathias Currat.

Une réduction drastique des opportunités d'hybridation aux abords des territoires du chat sauvage est proposée pour prévenir l'hybridation. Des campagnes de stérilisation des chats domestiques vivant aux abords des fermes ou à proximité des forêts sont une solution parmi d'autres. Les femelles doivent en être la cible principale puisque les femelles domestiques s'accouplent plus volontiers avec les chats sauvages mâles que ne le font les chats domestiques mâles avec les femelles sauvages. "Les interventions précoces seront probablement moins coûteuses, tant sur le plan économique qu'écologique. En restant passif, la menace qui pèse sur les chats sauvages du Jura risque d'être irréversible", conclut Juan Montoya-Burgos.
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