L'alimentation est-elle un acte social ?
Publié par Redbran le 16/06/2019 à 14:00
Source: Université de Genève
En décryptant les mécanismes neuronaux impliqués dans l'alimentation, des scientifiques de l'UNIGE démontrent l'importance des interactions sociales dans le choix de la nourriture ingérée ainsi que, plus largement, dans l'adaptation à l'environnement.


La souris démonstratrice et la souris observatrice sont mises en contact durant 30 minutes ( Forme première d'un document : Droit : une minute est l'original d'un acte. Cartographie géologique ; la minute de terrain est la carte originale, au...). © UNIGE - Laboratoire Lüscher


Comment choisissons-nous nos aliments ? En étudiant les mécanismes neurobiologiques impliqués dans les choix alimentaires de rongeurs, des neuroscientifiques de l'Université (Une université est un établissement d'enseignement supérieur dont l'objectif est la production du savoir (recherche), sa conservation et sa transmission...) de Genève (UNIGE) ont identifiés l'influence importante et durable que peuvent avoir les congénères sur la manière de se nourrir. En effet, des stimuli sensoriels liés aux contacts sociaux modifient en profondeur les connexions neuronales de circuits impliqués dans le choix des aliments, mettant en évidence la transmission sociale d'une référence alimentaire. De plus, ces travaux, publiés dans la revue Science, soulignent le rôle du lien social dans l'interprétation des stimuli sensoriels et dans la capacité d'adaptation à l'environnement. Ce mécanisme, qui semble déficient chez les personnes souffrant de troubles autistiques, pourrait expliquer en partie leurs difficultés sociales.

Depuis quelques années, les mécanismes cérébraux liés à l'alimentation sont sous la loupe (Une loupe est un instrument d'optique subjectif constitué d'une lentille convexe permettant d'obtenir d'un objet une image agrandie. La loupe est la forme la plus...) de l'équipe de Christian Lüscher, professeur au Département des neurosciences (Les neurosciences correspondent à l'ensemble de toutes les disciplines biologiques et médicales qui étudient tous les aspects, tant normaux que pathologiques,...) fondamentales de la Faculté de médecine (La médecine (du latin medicus, « qui guérit ») est la science et la pratique (l'art) étudiant l'organisation du corps humain (anatomie), son...) de l'UNIGE. "Pour comprendre comment le cerveau (Le cerveau est le principal organe du système nerveux central des animaux. Le cerveau traite les informations en provenance des sens, contrôle de...) appréhende la nourriture, nous nous sommes penchés sur les choix alimentaires dans un modèle animal (Un animal (du latin animus, esprit, ou principe vital) est, selon la classification classique, un être vivant hétérotrophe,...), et plus précisément sur la manière dont se construisent ces choix et s'il est possible de les influencer", indique Christian Lüscher.

A l'état sauvage, les souris, qui vivent en colonie de plusieurs dizaines d'individus, ont la capacité de s'adapter à leur environnement et de découvrir de nouveaux aliments. Cependant, pour limiter les risques d'empoisonnement, des souris "goûteuses" sont désignées pour tester avant les autres la salubrité d'un aliment inconnu. "Mais ensuite, comment transmettent-elles l'information à leurs congénères ? Ces quelques souris peuvent-elles durablement modifier le comportement alimentaire du groupe entier ? Nous voulions comprendre comment, dans le cerveau, se forge l'équilibre entre l'inné et l'acquisition (En général l'acquisition est l'action qui consiste à obtenir une information ou à acquérir un bien.) d'un nouveau comportement au travers d'un contact social," explique Michaël Loureiro, chercheur (Un chercheur (fem. chercheuse) désigne une personne dont le métier consiste à faire de la recherche. Il est difficile de bien cerner le métier de chercheur tant les domaines de recherche sont diversifiés et impliquent...) dans le laboratoire du professeur Lüscher.

Thym ou cumin?

Dans la nature, les rongeurs marquent une nette (Le terme Nette est un nom vernaculaire attribué en français à plusieurs espèces de canards reconnaissablent à leurs calottes. Le terme est un...) préférence pour le thym par rapport au cumin, une épice qu'ils ne consomment pratiquement jamais. Pour tester leur hypothèse, les scientifiques ont essayé de contrebalancer cette préférence innée et ont pour ce faire observé deux souris: l'une, la démonstratrice, est éduquée pour apprécier le cumin. Après un repas parfumé à cette épice, elle est mise en contact avec une autre souris - l'observatrice - qui elle, comme toutes ses congénères, a une préférence innée pour le thym. Les deux souris partagent la même cage pendant 30 minutes. Vingt-quatre heures (L'heure est une unité de mesure  :) plus tard, deux repas sont présentés à l'observatrice: l'un parfumé au cumin et l'autre au thym. La souris observatrice va alors signifier un goût (Pour la faculté de juger les belles choses, voir Goût (esthétique)) et un intérêt importants pour le cumin, montrant que l'information entre les deux souris a été transmise efficacement et durablement au travers de molécules odorantes de cumin que l'observatrice a détecté sur sa congénère la veille.

Les chercheurs ont utilisé des méthodes permettant de marquer spécifiquement les neurones engagés pendant l'expérience, afin d'en comprendre le fonctionnement et les propriétés de communication (La communication concerne aussi bien l'homme (communication intra-psychique, interpersonnelle, groupale...) que l'animal (communication intra- ou inter-...). "Nous avons observé que non seulement ces neurones recevaient des informations du cortex (En biologie, le cortex (mot latin signifiant écorce) désigne la couche superficielle ou périphérique d'un tissu organique.) sensoriel olfactif, mais aussi que la communication inter-neurale s'en trouvait modifiée. L'apprentissage (L’apprentissage est l'acquisition de savoir-faire, c'est-à-dire le processus d’acquisition de pratiques, de connaissances, compétences, d'attitudes ou de valeurs culturelles, par...) d'une nouvelle odeur renforce les connexions synaptiques et modifie le choix naturel de l'animal après un contact avec son congénère selon un parcours cérébral bien précis: tout (Le tout compris comme ensemble de ce qui existe est souvent interprété comme le monde ou l'univers.) d'abord, le système olfactif détecte l'odeur. Le cortex olfactif se connecte ensuite au cortex pré-frontal, impliqué dans les choix décisionnels, qui lui-même est connecté au striatum ventral, qui gère notamment la motivation (La motivation est, dans un organisme vivant, la composante ou le processus qui règle son engagement dans une action ou expérience. Elle en détermine le déclenchement dans une certaine direction...) et la recherche (La recherche scientifique désigne en premier lieu l’ensemble des actions entreprises en vue de produire et de développer les connaissances scientifiques....) d'une récompense", explique Michaël Loureiro.

Pour confirmer leurs observations (L’observation est l’action de suivi attentif des phénomènes, sans volonté de les modifier, à l’aide de moyens d’enquête et d’étude appropriés. Le plaisir...), les chercheurs ont utilisé l'optogénétique - une technique permettant d'observer et de moduler très précisément l'activité (Le terme d'activité peut désigner une profession.) neuronale - pour annuler la modification neuronale induite par le contact entre les deux souris et ainsi effacer le souvenir de cumin chez la souris observatrice. "Et la souris s'est détournée du cumin. En supprimant le renforcement des connexions dans le circuit que nous avions identifié, nous avons prouvé que le mécanisme que nous suspections était nécessaire à l'apprentissage par contact social," ajoute Christian Lüscher.

A la base des mécanismes sociaux de l'adaptation

Les scientifiques genevois démontrent ainsi que même chez la souris, le rapport à la nourriture est très influencé par les interactions sociales, au point (Graphie) même de perturber les mécanismes physiologiques de régulation (Le terme de régulation renvoie dans son sens concret à une discipline technique, qui se rattache au plan scientifique à l'automatique.). Mais au-delà des choix alimentaires, ces travaux mettent en lumière (La lumière est l'ensemble des ondes électromagnétiques visibles par l'œil humain, c'est-à-dire comprises dans des longueurs d'onde de 380nm...) les mécanismes neurobiologiques des interactions sociales et des apprentissages qu'elles engendrent. "Comprendre quels sont les circuits et les mécanismes nécessaires pour intégrer une nouvelle information reçue d'un autre individu (Le Wiktionnaire est un projet de dictionnaire libre et gratuit similaire à Wikipédia (tous deux sont soutenus par la fondation Wikimedia).) et comment ces informations sont ensuite utilisées pour s'adapter à l'environnement constituent des questions fondamentales, souligne Michaël Loureiro. En effet, ces mécanismes apparaissent comme dysfonctionnels dans certains troubles neurodéveloppementaux, tels que les troubles du spectre autistique."

Les difficultés sociales des personnes souffrant d'autisme (Le terme autisme tend a désigner aujourd'hui un trouble affectant la personne dans trois domaines principaux:) pourraient en effet provenir d'une incapacité des cortex sensoriels à traiter correctement les stimuli reçus de l'extérieur. Les informations transmises par les pairs seraient mal intégrées dans le cortex préfrontal et leur transmission perturbée, compliquant dès le départ l'interprétation des stimuli externes.
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